13 en Forme

LE MALAISE DE VITRUVE – Elections législatives en Inde : le tournant Safran

Chronique diffusée le lundi 20 mai 2019 dans l’émission 13 en Forme.

Les résultats des élections législatives en Inde ne sont pas encore connus qu’ils suscitent déjà bien des interrogations. C’est une très longue campagne électorale qui vient de s’achever dans le pays. Celle-ci a débuté le 11 avril et s’est achevée hier, le 19 mai, et s’est déroulée en 7 étapes afin de permettre aux différents régions et territoires de la République fédérale Indienne de voter à tour de rôle. Le pays, qui compte 900 millions d’électeurs, devait donc élire hier les 545 députés de la Chambre basse du Parlement. Ceux-ci portent ensuite au pouvoir le Premier Ministre, qui détient le pouvoir effectif. Deux principaux candidats s’affrontaient : d’un côté, le Parti du Congrès porté par Rahul Gandhi, héritier du célèbre Mahatma Gandhi, et de l’autre le Bharatiya Janata Party (BJP), (Parti du Peuple Indien) du Premier Ministre sortant Narendra Modi. A l’heure où nous parlons, Modi est donné largement vainqueur d’après 7 chaînes de télévision et agences de sondage. Le Nord et le Centre de l’Inde semblent ainsi avoir voté massivement pour Narendra Modi pour un nouveau mandat de 5 ans.

Ces résultats pourraient avoir de graves conséquences pour le modèle politique et ethnique du pays, que l’on appelle souvent « la plus grande démocratie du monde ». Depuis son indépendance en 1947, l’Inde s’est construite dans une logique fédérale et multiculturelle. Ainsi, si le pays compte une majorité d’Hindous, il compte également 170 millions de musulmans, soit 14% de la population. 2,3% de la population est chrétienne. C’est en 1951 qu’à lieu la première élection au suffrage universel, lors même qu’à l’époque, seulement 1/10ème de la population était alphabétisé. C’est ce « miracle » Indien qui est aujourd’hui remis en cause par Narendra Modi et son parti. Ils portent en effet un projet de « démocratie ethnique », pour reprendre un terme du chercheur Christophe Jaffrelot, à travers une rhétorique national-populiste, qui se caractérise par une forte concentration du pouvoir.

Narendra Modi se fait le champion du nationalisme hindou et de l’idéologie qui le sous-tend, l’Hindutva, c’est-à-dire l’hindouïté. Elle fait des musulmans notamment, des « ennemis de l’intérieur », et ne les perçoit que comme des « citoyens de seconde zone ». Ils sont réprimés et sont la cible d’attaques très dures de la part du pouvoir, qui peut par exemple les traiter de « parasites », comme le rappelle pour le journal Le Monde la journaliste Ingrid Therwath. Cette haine et ce mépris de l’autre crée donc des antagonismes au sein de la société Indienne, qui s’accompagnent d’une rhétorique sécuritaire particulièrement forte, dans un contexte de tensions renouvelées avec le Pakistan voisin, majoritairement musulman, à propos de la région du Cachemire.

Cette stratégie de Narendra Modi lui permet ainsi de ne pas prendre en considération des problématiques sociales, comme la réforme du système de castes par exemple, ou de problématiques économiques. Celles-ci constituaient le cœur de la campagne de Modi en 2014. Or, les promesses qu’il fit pour être élu ne furent pas tenues. Ainsi, alors que Modi promettait en 2014 de créer 10 millions d’’emploi en 5 ans, le chômage est aujourd’hui à son plus haut niveau depuis 45 ans d’après le magazine Challenges, à 6,1%. En outre, la mise en œuvre de la démonétisation de l’économie, par la suppression des billets de 500 et 1000 roupies à tiré vers le bas l’économie Indienne.

Par ailleurs, comme le rappelle Christophe Jaffrelot, la mandature de Narendra Modi à donné lieu à une forte personnalisation et à une importante concentration du pouvoir en Inde. D’abord, le Premier Ministre se met en scène, notamment à travers la création de films et de séries à sa gloire. Difficilement interdits de diffusion lors des élections, ceux-ci avaient clairement pour but d’influencer le choix des électeurs. Par exemple, le film PM Narendra Modi, devait sortir le jour de la date des législatives. En outre, Modi concentre le pouvoir au sein de son parti, en plaçant un de ses fidèles à la tête du Parti. Il ne laisse pas s’exprimer les autres ministres, et s’adresse directement au Peuple à travers la télévision, ne s’adressant que très peu aux médias. Il devient d’ailleurs de plus en plus difficile de s’opposer à son pouvoir, et la liberté de la presse est de plus en plus menacée en Inde. Enfin, Narendra Modi rudoie le système fédéral, en limitant le dialogue avec les Etats fédérés, à la tête desquels il place des proches sans ancrage local.

On assiste donc, sous le mandat de Narendra Modi et de son parti, à une remise en cause de ce qui faisait jusqu’ici l’identité culturelle et politique de l’Inde. Il est ainsi à craindre que la réélection de Modi ancre encore davantage un antagonisme ethnique au sein de la société Indienne. Ainsi, comme le déclarait Christophe Jaffrelot, « c’est l’âme de l’Inde qui est en jeu » dans le résultat de ces élections. « La règle d’or de la conduite est la tolérance mutuelle » déclarait Mahatma Gandhi. Il nous reste à souhaiter que le pays n’oublie pas la maxime de son fondateur.

Augustin Normand

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